LE LIN ET LE TISSU 

 

 

 

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il importe d'avoir quelques notions de base sur l'objet lui-même dans sa matérialité : un tissu de lin.

Le lin est une plante cultivée depuis la nuit des temps, permettant, à partir de ses fibres, de fabriquer des fils (filage) qui seront ensuite tissés (tissage) sur un métier à tisser.

 

Les grands principes de la fabrication des tissus de lin ont été assez peu modifiés au cours du temps. Néanmoins certaines particularités peuvent permettre de rattacher le suaire à certaines périodes de l'histoire ou certaines régions du monde, ou à l'inverse d'exclure certaines hypothèses avec une bonne probabilité.

  

SOURCES :

 

 PLAN DE LA PAGE :

 


 

LA FABRICATION DU TISSU :

 

- Le lin est une plante dont la tige a environ 1 mètre de hauteur et 1à 2 mm.de diamètre.

Les tiges de lin sont arrachées quelques semaines après la floraison puis mises en botte.

 

- Le rouissage : les bottes sont ensuite plongées dans une eau courante ou stagnante de façon à dissoudre le "ciment" de pectose qui unit les fibres en faisceaux et au bois de la tige. (Clic sur l'image pour détails)

 

 

 

 

- On procède ensuite au séchage puis à différentes opérations ayant pour but de séparer les fibres du bois et des impuretés : broyage, battage et raclage ou teillage.

A la fin de ces opérations on obtient puis on sépare les fibres longues (filasse) servant à la fabrication des tissus de qualité, des fibres courtes (étoupes) et d'autres fragments et déchets.

 

- La filasse subit ensuite un peignage qui permet de démêler et de paralléliser les fibres.

 

- Le filage : c'est l'opération qui consiste, sur un fuseau, à unir les fibres entre elle en les tordant ensemble pour obtenir des fils utilisables pour le tissage.

La cohésion entre les fibres dans un fil est naturellement obtenue par l'adhésion entre elles de sortes d'écailles ambrées recouvrant les fibres.

Le mouvement de torsion habituel suivait la torsion spontanée des fibres et l'on obtenait une disposition en S.

Sur le suaire au contraire on observe la disposition inverse en Z, inhabituelle, traduisant probablement l'utilisation de 2 fuseaux.

 

- Le blanchiment : il consiste à blanchir le lin pour le rendre plus clair, homogène et soyeux. On utilisait probablement pour cela différents types de solutions de trempage. Le blanchiment aboutissait à la disparition d’une partie de la lignine, composant sombre des fibres du lin.

Cette technique a varié au cours des âges.

 

Dans l'antiquité, selon Pline l'Ancien (Histoire Naturelle, Livre XIX), on utilisait des techniques de blanchiment "douces" sur les écheveaux (l’écheveau est le fil une fois enroulé) avant le tissage et chaque écheveau était blanchi séparément.

Au contraire, au Moyen-Age, les lins médiévaux étaient blanchis avec des méthodes plus "dures" et seulement après le tissage du tissu entier.

Ces considérations sont d'une grande importance dans l'étude du suaire, comme nous le verrons.

 

- Le tissage : il consiste à fabriquer le tissu final en entrecroisant les fils sur un métier à tisser.

 

La technique consiste, dans son principe à attacher côte à côte des fils verticaux à un montant (les fils de chaîne), puis à faire passer perpendiculairement, c'est à dire horizontalement, les fils de trame entre les fils de chaîne.

Sur le suaire, chaque fil de trame passe au dessous d'un fil de chaîne puis au-dessus de 3 fils de chaîne et ainsi de suite (" 3 lie 1" est le terme technique).

Le fil de trame immédiatement au-dessous du précédent est décalé d'un fil de chaîne, et ceci 40 fois de suite, puis le sens est inversé.

 

 


Ceci donne l'aspect en chevron observé sur le suaire.

 

 

 

 

LA STRUCTURE DU LIN :

 

- Au niveau moléculaire, le constituant principal du lin est le glucose. Les molécules de glucose s'assemblent entre elles en longues chaînes pour former la cellulose, constituant de base des végétaux.

- La cellulose est le principal constituant de la paroi des fibres du lin avec d'autres composés jouant le rôle de ciment comme la lignine.

- Sur le suaire, une fibre fait en moyenne 22 mm de long et 15 microns de diamètre.

Vue au microscope une fibre ressemble à une tige de bambou dont le centre, ou médulla, est pauvre en matériel et apparaît incolore.

Le long de la fibre on peut voir des noeuds de croissance parfois noirci par la présence de lignine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Chaque fil est composé dans son diamètre de 10 à 15 fibres entrelacées au cours du filage et un fil de chaîne a un diamètre de 0,14 mm contre 0,25 mm pour un fil de trame. Pour 1 cm sur le suaire on compte 40 fils de chaîne et 27 fils de trame en moyenne.

 

 

LES EXPERTISES TEXTILES :

 

Pour bien comprendre la suite, il est recommandé d'aller voir la grande photo commentée dans la Galerie Photos

 

- Le suaire se présente comme un long rectangle de lin d'environ 4,36 m.de long sur 1,10 m. de largeur. Son épaisseur est de quelques millimètres seulement : il est décrit comme aussi fin et souple qu'un tee-shirt.

Il présentait, avant sa restauration de 2002, les particularités suivantes :

  1. Les traces de brûlures en rapport avec un incendie survenu en 1532 et de larges taches d'eau utilisée pour éteindre ce même incendie
  2. des patchs de tissu de lin cousus au suaire au niveau des trous provoqués par ces brûlures
  3. la "Toile de Hollande" : un tissu de lin recouvrant la totalité de la face arrière (la face sans image) du suaire et cousu à celui-ci en plusieurs endroits pour le protéger. Ce travail a été effectué en 1534 par les clarisses de Chambéry. La toile de Hollande et les patches fournissent ainsi un tissu de lin médiéval historiquement bien attesté qui permet une première comparaison avec le suaire.
  4. Deux des 4 coins du suaire sont manquant, découpés à une époque et dans un but indéterminés. Notons que la partie découpée en 1988 pour la datation au radiocarbone est à quelques centimètres d'un de ces coins.
  5. une couture latérale épaisse située à quelques centimètres d'un des bords sur toute sa longueur, du côté traditionnellement manipulé au cours des ostentations. Il apparaît qu'en fait cette couture n'aurait pas servi à solidariser 2 parties initialement séparées du suaire (la bordure et la partie principale) : l'analyse attentive des photos montre une continuité des fils de part et d'autre de cette couture. Le rôle de ce "tube" de fil est encore inconnu, peut-être pour rendre plus solide cette partie ou plus aisé le port du suaire au cours des ostentations manuelles.

 

- Le tissage :

 

Les caractéristiques du tissage sont particulières : lin de haute qualité et très bien conservé, sergé de lin à chevrons " 3 lie 1" (3:1), torsion en Z, technique de blanchiment probablement ancienne, tissage extrêmement serré.

Le tissu porte aussi de nombreuses traces de réparations, coutures et autres rapiéçages plus ou moins visibles, témoins de son histoire mouvementée au cours des siècles.

 

Certains auteurs se sont demandés s'il était possible de tisser une telle pièce selon des techniques et avec des métiers à tisser du 1er siècle.

En réalité, des tissus de lin possédant des caractéristiques proches et parfois bien antérieures au 1er siècle sont connus. En particulier les linceuls associés aux momies de pharaons ou princes de l'Egypte ancienne : Séti 1er (1300 ans avant J.C, 1:3), la Reine Makeri (1100 ans avant J.C, 1:3 et 1:10) etc.

 

Les experts en textiles anciens qui ont étudié le suaire sont nombreux et la grande majorité considère que non seulement il n'existe aucune impossibilité historique à la fabrication du tissu au 1er siècle, mais bien plus encore, que les caractéristiques textiles de celui-ci orientent beaucoup plus vers une origine ancienne et moyen-orientale que médiévale et européenne.

 

Parmi ceux-ci, les plus connus et renommés sont : Gilbert Raes (directeur du laboratoire de technologie des textiles de l'université de Gand en Belgique) qui fut le premier, en 1973, à pouvoir étudier de près le tissu et analyser des échantillons, John Tyrer (directeur des recherches textiles à la Manchester Chamber of Commerce Testing House, Grande-Bretagne), Franco Testore (expert italien) et Gabriel Vial (Centre International d'Etudes des Textiles Anciens de Lyon) - ces deux derniers auteurs ont été les experts en textile lors de la datation au carbone 14 de 1988 - enfin Madame Flury-Lemberg, probablement un des meilleurs experts au monde dans l'étude et la restauration des tissus anciens, sur laquelle nous reviendrons.

 

D'autres données sont importantes à considérer :

 

- La comparaison entre le suaire et la toile de Hollande (et les patches), fabriqués dans les années 1530, montre des différences très significatives : les tissus médiévaux sont beaucoup plus légers, beaucoup plus effiacement blanchis et beaucoup plus réguliers que le suaire qui montre de nombreuses irrégularités et défauts de tissage.

Selon John Tyrer : " L'impression que j'en ai retiré est que le tissu [du suaire] est une fabrication beaucoup plus primitive et probablement plus ancienne que la toile de fond [toile de Hollande] et que les patches. Ceci, je pense, exclut le suaire du Moyen-Age bien plus que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent sur le textile ".

 

- Le coton : Gilbert Raes procéda, en 1973, à la première expertise textile. Il fut autorisé à prélever 2 fils ainsi qu'un triangle de tissu de quelques centimètres formé de 2 parties contiguës de part et d'autre de la couture citée plus haut : la partie 1 dans la bande latérale et la partie 2 dans le corps principal du linceul. Il découvrit, en profondeur dans les fibres, des traces de coton de type Gossypium herbaceum (variété originaire du Moyen-Orient) mais uniquement dans la partie 2 et pas dans la partie 1.

Ce fait fut à l'origine d'une erreur, par généralisation à tout le suaire, de cette découverte de coton dans une partie de l'échantillon Raes : on lit encore trop souvent que le suaire contient du coton du Moyen-Orient ce qui prouverait son origine.

En réalité, il est amplement démontré maintenant que le reste du suaire ne contient que d'infimes quantités de coton en surface, résultant probablement d'un contamination moderne.

Comme nous le verrons ici, la découverte de cette inhomogénéité a une importance considérable concernant la validité de l'échantillon daté par radiocarbone.

Elle démontre aussi le danger de généraliser à tout le suaire à partir de considérations localisées : le suaire est un objet bien plus complexe qu'on ne le pensait.

 

- Une autre particularité est à noter : le suaire ne contient aucune trace de laine mélangé au lin comme on pourrait s'y attendre s'il avait été tissé en Europe au Moyen-Age.

En revanche ceci s'explique si le suaire a été tissé sur un métier à tisser n'ayant jamais servi (peu probable) ou bien si le tisserand était juif puisque la Loi interdit le mélange des textiles végétaux (lin) et animaux (laine).


 

LES DONNEES RECENTES :

 

Madame Flury-Lemberg, une des meilleures spécialistes mondiales des tissus anciens, occupe probablement la première place parmi les spécialistes du textile ayant pu étudier le suaire.

Elle enseigna longtemps l'histoire de l'art des textiles dans diverses universités allemandes avant de diriger le département des études textiles à la fondation Abbegg à Riggisberg en Suisse. Elle prit sa retraite en 1994. Elle fut honorée de plusieurs distinctions internationales.

Au cours de sa carrière, elle fut appeler à expertiser et à réparer elle-même plusieurs tissus anciens extrêmement précieux comme des vêtements ayant appartenu à Saint Antoine de Padoue (13 ème siècle) et Saint François d'Assise ou la Tunique de Trèves.

 

Elle eut à donner son avis concernant le site de prélèvement de l'échantillon découpé pour la datation au carbone 14, mais à cette époque elle était peu familière du suaire. Finalement, pour d'obscures raisons, elle fut écartée des opérations de prélèvement elles-mêmes au profit de 2 autres experts.

 

En 2000 et 2002, elle fut associée aux travaux controversés de restauration du suaire.

Cette restauration, menée dans le plus grand secret pour des raisons de sécurité (après les attentats de septembre 2001), consista principalement à retirer la toile de Hollande et les patches des zones brûlées en 1532, à retirer les particules et poussières carbonisées accumulées derrière ceux-ci et à coudre une nouvelle toile au dos du suaire en remplacement de la toile de Hollande. Tous ces éléments furent soigneusement conservés en vue d'éventuelles études ultérieures.

A cette occasion, elle put étudier des semaines durant le suaire et cette étude l'amena à la conclusion claire que : " le tissu de lin du suaire de Turin ne montre aucune technique de tissage ou de couture qui pourrait témoigner contre son origine, à savoir une fabrication de haute qualité produit par des tisserands du 1er siècle ".

 

Selon elle en effet, le suaire pourrait n'être qu’une partie d’un tissu beaucoup plus large, tissé sur un métier à tisser souvent utilisé dans l’antiquité, particulièrement en Egypte, et pouvant atteindre 3,50 m.

La pièce fut ensuite coupée en 3 parties : 2 larges et une bande étroite.

 

Le linceul actuel comprend, comme nous l'avons vu, une étroite bande cousue sur sa longueur et qui est, selon toute probabilité, du même tissu que le suaire.

La bande étroite aurait ainsi été jointe à une des pièces larges pour former le suaire actuel.

Sa fonction est encore discutée.

Notons cependant que cette théorie est contradictoire avec de précédentes observations des photographies aux rayons X qui montreraient qu'il y a continuité des fils de part et d'autre de cette "couture" qui n'en serait pas vraiment une. 

 

Mais sa découverte la plus importante c’est que la finition du tissu au niveau de l’ourlet ainsi que le type de couture et de piquage sont très spéciaux et ressemblent fortement à ce qui peut être observé sur des restes de textiles antiques, datés de 40 avant JC à 73 après JC, découverts dans la forteresse de Masada en Judée, où les derniers combattants juifs résistèrent à l’occupant romain en 73 après JC. Elle ne fut plus occupée par la suite.

Ce type de finition semble inconnu en Europe au Moyen-Age.

 

 

Pour Flury-Lemberg la ressemblance est si frappante qu’elle peut affirmer : « mon opinion est que le suaire n’est pas un faux médiéval. Les ressemblances que j’ai découvertes indiquent qu’il pourrait avoir existé au temps de Jésus et là où se trouve ce qui est maintenant Israël ».

 

CONCLUSION :

 

Nous avons maintenant les bases qui vont nous permettre d’aborder le dossier scientifique du suaire.

Nous retiendrons que pour la plupart des experts en tissus qui l’ont étudié, le suaire est d’un type très particulier mais qu’il ressemble beaucoup plus aux tissus orientaux antiques qu’à ceux qui étaient produits au Moyen-Age en Europe. Des indices semblent même indiquer une parenté étroite avec des méthodes de finition et de couture retrouvées en Palestine au 1er siècle de notre ère.

Les études textiles ne peuvent pas nous en dire beaucoup plus à ce jour.

 

Nous allons maintenant aborder le sujet de la datation au carbone 14 qui fit couler beaucoup d’encre.

 

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